La nécessité d'une Bible russe
Makarios et Pavsky ne furent pas les premiers à croire
à la nécessité d'une Bible dans la langue courante
du peuple. Une centaine d'années plus tôt, le tsar Pierre
1er, ou Pierre le Grand, s'en était également soucié.
On notera que cet homme éprouvait du respect pour les Saintes Écritures,
et il aurait déclaré: "La Bible est un livre qui surpasse
tous les autres et renferme tout ce qui a trait aux obligations de l'homme
envers Dieu et son prochain."
C'est pourquoi, en 1716, il ordonna à la cour de faire
imprimer sur ses fonds propres une bible à Amsterdam. Chaque page
devait comporter une colonne avec le texte russe et une autre avec le texte
néerlandais. A peine un an plus tard, en 1717, les Écritures
grecques chrétiennes, ou "Nouveau Testament ", étaient prêtes.
La partie néerlandaise de la traduction en quatre volumes
des Écritures hébraïques avait été imprimée
en 1721. Une colonne restait blanche pour recevoir plus tard le texte russe.
Le tsar remit les bibles au "Saint Synode"de l'Église orthodoxe
russe, l'instance religieuse suprême de l'Église, pour qu'il
en achève l'impression et en assure la diffusion. Le synode ne mena
toutefois pas le travail à bonne fin.
Pierre 1er mourait moins de quatre ans plus tard. Que sont devenues
ses bibles? Les colonnes blanches réservées au texte russe
ne furent jamais complétées. Les bibles furent stockées
en grosses piles dans un sous-sol et s'abîmèrent pas un seul
exemplaire en bon état ne fut retrouvé! Le synode décida
de "vendre tous les exemplaires subsistants aux marchands".
Début des travaux de traduction
En 1812, John Paterson, membre de la Société biblique
britannique et étrangère, arrivait en Russie. Il réussit
à convaincre les milieux intellectuels de Saint-Pétersbourg
de l'intérêt de fonder une société biblique.
Toujours en 1812, l'année où l'armée russe refoulait
les troupes de Napoléon 1er, le tsar Alexandre 1er approuva
le 6 décembre une charte portant création d'une société
biblique russe. En 1815, il demanda au président de cette société,
le prince Aleksandr Golitsyn, de faire admettre au synode dirigeant qu'il
fallait "offrir aux Russes aussi la possibilité de lire la Parole
de Dieu dans leur langue natale, le russe".
L'heureuse décision fut prise d'autoriser la traduction
des Écritures hébraïques en russe a partir de l'original
hébreu. C'est l'ancienne version grecque des Septante qui avait
servi de support aux traductions des Écritures hébraïques
en slavon. Les traducteurs chargés de la version russe se virent
recommander comme principes essentiels de travail: exactitude, clarté
et pureté. Quel fut l'aboutissement de ces premiers efforts de traduction
de la Bible en russe?
Le coup de grâce?
Les éléments conservateurs de l'Église et
du gouvernement s'inquiétèrent très vite de ce qu'ils
ressentaient comme des influences religieuses et politiques venant de l'étranger.
Certains responsables de l'Église affirmaient par ailleurs que le
slavon, la langue liturgique, exprimait mieux le message biblique que la
langue russe.
La Société biblique russe fut donc dissoute en
1826. Plusieurs milliers de traductions imprimées par cette société
furent brûlées. En conséquence, la Bible fut de nouveau
reléguée dans l'ombre au profit des rites et des traditions.
Imitant l'attitude de l'Église catholique, le synode émit
en 1836 le décret suivant: "Il est permis à tout laïc
pieux d'entendre les Écritures, mais il n'est permis à personne
de lire des parties des Écritures, surtout de l'Ancien Testament,
sans recours à une direction." La traduction de la Bible avait
apparemment reçu le coup de grâce.
L'oeuvre de Pavsky
Dans l'intervalle, Gerasim Pavsky, professeur d'hébreu,
avait entrepris la traduction des Écritures hébraïques
en russe. En 1821, il avait achevé la version des Psaumes. Le tsar
l'approuva rapidement et en janvier 1822 le livre des Psaumes était
publié. Le public lui réserva un accueil enthousiaste, et
l'ouvrage fut réédité 12 fois ; en tout 100 000 exemplaires
furent produits!
Par la qualité de son travail, Pavsky s'attira le respect
de nombreux linguistes et théologiens. On trace de lui le portrait
d'un homme droit et honnête qui était au-dessus des intrigues.
Malgré les soupçons d'ingérence étrangère
qu'éveillait la Société biblique russe et l'opposition
que l'Église vouait à cette société, le professeur
Pavsky continua de traduire en russe des versets de la Bible lors de ses
cours. Ses élèves admiratifs notaient ses traductions et
purent par la suite compiler son oeuvre. En 1839, ils eurent la hardiesse
d'en imprimer eux-mêmes 150 exemplaires sur la presse de l'université,
sans l'autorisation des censeurs.
La traduction de Pavsky fut très appréciée
de ses lecteurs, et la demande devint toujours plus forte. Mais en 1841
une plainte anonyme adressée au synode dénonça le
"danger" que représentait cette traduction, prétendant qu'elle
s'écartait du dogme orthodoxe. Deux ans plus tard, le synode décrétait:
"Confisquez
toutes les copies existantes, manuscrites ou lithographiées, de
l'Ancien Testament traduit par G. Pavsky, et détruisez les."
Une traduction qui rend gloire au nom de Dieu
Pavsky avait toutefois ravivé l'intérêt pour
la traduction de la Bible. Il avait aussi créé sur un point
capital un précédent qui influença ses successeurs:
l'utilisation du nom de Dieu.
Le chercheur russe Korsunsky écrivit: 'Le nom personnel
de Dieu, le plus saint de ses noms se composait de quatre lettres hébraïques
YHWH (dans sa forme originale dans le texte)
et se prononce aujourd'hui Jéhovah.' Dans des copies anciennes
de la Bible, ce nom distinctif de Dieu figure des milliers de fois dans
les Écritures hébraïques. Les Juifs estimèrent
cependant à tort que le nom divin était trop sacré
pour qu'on puisse l'écrire ou le prononcer. Sur ce point précis,
Korsunsky fait la remarque suivante: 'A l'oral ou à l'écrit,
on lui substituait habituellement le terme Adonai, mot généralement
traduit par " Seigneur".' C'est donc à l'évidence
par crainte superstitieuse, et non par crainte de Dieu, que l'on cessa
d'employer le nom divin. La Bible ne déconseille nulle part d'employer
le nom de Dieu. Dieu lui-même avait dit à Moïse: "Voici
ce que tu diras aux fils d'Israël: 'Jéhovah le Dieu de vos
ancêtres [...] m'a envoyé vers vous.' C'est là mon
nom pour des temps indéfinis et c'est là mon mémorial
de génération en génération." (Exode 3:15).
On trouve souvent dans les Écritures cette invitation à l'adresse
des adorateurs de Dieu: "Rendez grâces à Jéhovah.
Invoquez son nom." (Isaïe 12:4). Il n'empêche que la plupart
des traducteurs de la Bible ont choisi de respecter la tradition juive
et ont mis de côté le nom divin.
Pavsky, pour sa part, n'a pas suivi ces traditions. Ne serait-ce
que dans sa traduction des Psaumes, le nom Jéhovah figure plus de
35 rois. Son courage allait profondément influencer un de ses contemporains.
Ce contemporain de Pavsky était l'archimandrite Makarios,
un missionnaire russe orthodoxe remarquablement doué pour les langues.
A l'âge de sept ans il savait traduire de petits textes du russe
en latin. A 20 ans il connaissait l'hébreu, l'allemand et le français.
Mais son humilité et un sens aigu de ses responsabilités
envers Dieu le préservèrent des pièges de la présomption.
Il recherchait sans cesse les conseils d'autres linguistes et exégètes.
Makarios souhaitait réformer l'activité missionnaire
en Russie. Il estimait qu'avant de porter le christianisme aux musulmans
et aux juifs de Russie, l'Église devait "éclairer les
masses en ouvrant des écoles et en diffusant des bibles en russe".
En mars 1839, Makarios se rendit à Saint-Pétersbourg dans
l'espoir d'obtenir l'autorisation de traduire les Écritures hébraïques
en russe.
Makarios avait déjà traduit les livres d'Isaïe
et de Job, mais le synode lui refusa la permission espérée.
A vrai dire, on conseilla à Makarios de réprimer toute velléité
de traduire les Écritures hébraïques en russe. Dans
un décret daté du il avril 1841, le synode ordonna à
Makarios de"s'acquitter d'une pénitence de trois à six
semaines chez un évêque de Tomsk, afin de purifier sa conscience
par la prière et les génuflexions "
Makarios tient tête
Makarios fit pénitence de décembre 1841 à
janvier 1842, après quoi il se mit immédiatement à
l'ouvrage pour traduire le reste des Écritures hébraïques.
Il s'était procuré une copie des Écritures hébraïques
traduites par Pavsky, dont il se servit pour vérifier son travail.
Comme Pavsky, il refusa d'occulter le nom divin. En fait, le nom Jéhovah
figure plus de 3 500 fois dans la traduction de
Makarios!
Makarios envoya des copies de son ouvrage à des amis de
confiance. Quelques exemplaires manuscrits furent diffusés, mais
l'Église continuait d'entraver la publication de ce texte. Makarios
envisagea de faire connaître sa traduction à l'étranger.
Mais peu avant son départ, Il tomba malade et fut rapidement emporté
; il mourut en 1847. Sa traduction de la Bible ne fut lamais publiée
de son
vivant.
Le climat politique et religieux allait encore évoluer. Un vent
de libéralisme souffla sur la Russie et en 1856 le synode approuva
de nouveau la traduction de la Bible en russe. Le climat étant devenu
plus serein, la Bible de Makarios fut publiée par cahiers dans la
revue
orthodoxe entre 1860 et 1867 sous le titre Essai de traduction en
russe.
L'archevêque Fîlaret de Tchernigov, spécialiste
de littérature religieuse russe, donna son avis sur la Bible de
Makarios: "Sa traduction est fidèle au texte hébreu, et
la langue du texte traduit est pure et adaptée au sujet."
La Bible de Makarios ne fut néanmoins jamais mise à
la disposition du large public En fait, elle tomba pour ainsi dire
dans l'oubli. En 1876, la Bible intégrale (Écritures hébraïques
et grecques) était enfin traduite en russe avec l'approbation du
synode. Cette Bible complète est souvent appelée traduction
synodale. Ironie de l'histoire, cette traduction "officielle" de l'Église
orthodoxe russe
s'appuie principalement sur la traduction de Makarios, ainsi que sur
celle de Pavsky. Mais le nom divin n'est employé que dans quelques-uns
des endroits où il figure dans le texte hébreu.
La Bible de Makarios aujourd'hui
La Bible de Makarios resta dans l'ombre jusqu'en 1993. Comme le
relate l'introduction du présent article, cette année-là,
le texte fut retrouvé dans les fascicules de la Revue orthodoxe,
dans la section des ouvrages rares de la Bibliothèque nationale
russe. Les Témoins de Jéhovah estimèrent que cette
Bible méritait d'être mise à la disposition du public.
La bibliothèque autorisa l'Organisation religieuse des Témoins
de Jéhovah de Russie à reproduire la Bible de Makarios afin
d'en préparer la publication.
Les Témoins de Jéhovah en firent imprimer près
de 300 000 exemplaires en Italie afin de la diffuser en Russie et dans
de nombreux autres pays où l'on parle russe. Outre l'essentiel des
Écritures hébraïques traduites par Makarios, cette édition
contient la traduction des Psaumes dans le texte de Pavsky, ainsi que la
version synodale (reconnue par l'Église orthodoxe) des Écritures
grecques.
En janvier 1997, elle a été présentée
au public lors d'une conférence
de presse à Saint-Pétersbourg. Les lecteurs russes
seront sans nul doute éclairés et bâtis spirituellement
par la lecture de cette nouvelle Bible. La publication de cette Bible
est par conséquent un événement religieux et littéraire!
Mais elle affermit aussi notre foi en confirmant la véracité
des paroles d'Isaie 40:8: "L'herbe verte s'est desséchée,
la fleur s'est flétrie, mais la parole de notre Dieu, elle, durera
pour des temps indéfinis."
La Tour de Garde-15 Décembre 97 © 1997 Watch Tower Bible
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