Jérémie 29:10

" Voici ce qu'a dit Jéhovah : en accord avec l'accomplissement de 70 ans à Babylone, je tournerai mon attention vers vous, et je ratifierai à votre égard ma bonne parole, en vous ramenant en ce lieu." (Traduction du Monde Nouveau ).
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Jer 29:10 "Mais voici ce que dit l'Eternel : Dès que soixante et dix ans seront écoulés pour Babylone, je me souviendrai de vous, et j'accomplirai à votre égard ma bonne parole, en vous ramenant dans ce lieu." (Traduction Louis Segond)


 Il s'agit, ici, de la période de soixante-dix années mentionnée par le prophète Jérémie, au cours de laquelle les juifs allaient être assujettis à Babylone. On reproche parfois à la Traduction du monde nouveau d'avoir rendu l'hébreu לבבל [ le-Bâbel ] par " à Babylone ", au lieu de " pour Babylone ". Dans le premier cas, les soixante-dix ans se réfèrent à la période durant laquelle les juifs restèrent exilés à Babylone [et ayant commencé après la destruction de Jérusalem et la désolation du pays de Juda (2 Chroniques 36:19-21)] , alors que l'expression " pour Babylone " rattacherait cette même période à la domination babylonienne, qui a débuté plusieurs années avant la destruction de Jérusalem.

La Traduction du monde nouveau est-elle " complètement seule à dire ici "à Babylone " "? S'il est vrai que la King James Version [ainsi que " de plus récentes traductions dérivées de celle-ci "] a rendu Jérémie 29:10 de façon similaire en employant l'expression " à Babylone ", c'est également le cas d'autres versions (consulter la Bible de Jérusalem, la version Fillion, The Emphasised Bible - Rotheram (1902) , Revised 1833 Webster Version , Third Millennium Bible , The New Living Translation, Douay-Rheims Bible, King James Version, New King James Version, 21st Century King James Version , The Bishop Bible , Miles Coverdale Bible, The Geneva Bible, The Heritage bible, The New International Reader's Version, Reina Valera , La Biblia de las Américas ).

Pourquoi l'expression le-Bâbel est-elle traduite différemment selon les versions?

Quand seront remplis les soixante-dix ans de Babèl "; Chouraqui.

Quand soixante-dix ans seront écoulés pour Babylone ", TOB ; Darby; Segond; etc...

Conformément à l'accomplissement des soixante-dix ans à Babylone "; Traduction du monde nouveau ainsi que les versions citées plus haut.

La préposition inséparable ל, vocalisée  le , est préfixée au mot בבל [Bâbel] qu'elle gouverne. Elle peut revêtir un grand nombre de sens, comme le précise l'ouvrage The Brown–Driver–Briggs Hebrew–English Lexicon, p. 510: " Préposition à, pour, en ce qui concerne,(...) indiquant la direction (...) vers, ou en référence à; et par conséquent employée dans de nombreuses applications variées, dans certaines desquelles l'idée de direction prédomine, [alors que] dans les autres, c'est la [notion de] référence. ". Le même ouvrage illustre ensuite (p. 510-518) l'étendue du champ sémantique de cette préposition, en précisant les différents sens possibles suivants: " exprimant la localité, à, à côté de (...) dans, (...), en référence à (...), appartenant à (...), en ce qui concerne (...), pour (...) "

Un autre ouvrage fait remarquer:

" Plus rarement, [cette préposition] לְ  est employée (...) [à propos] d'un séjour à un endroit, ou dans un endroit (...) à côté de quelqu'un (...) "à la porte de sa tente", Nomb. 11:10; (...) à l'entrée de la citée, Prov. 8:3; (...) au bord de la mer, Gen. 49:13 (...) Cet usage est encore plus généralement étendu  par les poètes et les écrivains tardifs (?), qui parfois mettent [cette préposition] לְ [le] à la place de l'habituel  בְּ    [be qui signifie dans, à] (...) Ps. 41:7 [ou 6] (...) 2 Chron. 32:5 (...) Jos. 12:23 (...) Hosh. 5:1 (...) Is. 51:14 " - Gesenius' Hebrew-Chaldee Lexicon to the Old Testament Scriptures.

On pourrait penser que la traduction "à" ne convient que pour des expressions "idiomatiques", ou "figées", ce qui, soi-disant, ne serait pas le cas en Jérémie 29:10. Pourtant, l'expression que nous trouvons en Is. 10:28 est loin  d'appartenir à cette catégorie.  Dans la  traduction "à Mikmash", 'à' peut rendre tant la préposition  לְ  en Is. 10:28 que בְּ en 1 Sam. 13:2,16. Notons au passage que la Septante traduit la préposition  לְ , en Is. 10:28, par "en", c'est à dire "à", confirmant ainsi le sens locatif qu'elle peut revêtir. Un ouvrage de référence cite ce passage pour illustrer ce sens: "vers, à, dans, en référence à, de, par, etc ...(...) [Cette préposition] exprime la localisation à la fois dans l'espace et dans le temps . Une  localisation spatiale est illustrée dans des expressions telles que  "à la porte" (Gen. 4:7) et "à Michmash" (Is. 10:28) " - Theological Wordbook of the Old Testament; R. L. Harris. Un autre exemple se rencontre à propos de l'expression "bord de la mer", précédée de  לְ en Genèse 49:13, et de בְּ  en Deut. 1:7. Dans ces deux passages, ces prépositions revêtent le même sens: locatif. Il en est de même de l'expression "à Guilgal" que l'on trouve en Jos. 4:19  (בְ ) et 12:23 (לְ) . Manifestement, les prépositions בְּ et   לְ   ont été employées de manière interchangeable, même si בְּ, il est vrai, exprime plus habituellement la localité.

A titre indicatif, examinons les neuf occurrences [outre Jérémie 29:10] de l'expression le-Bâbel dans les Écritures:

1 Chroniques 9:1: " Ceux de Juda ont été déportés à Babylone [héb; le-Bâbel] à cause de leur infidélité "; TOB

2 Chroniques 36:7: " Et Nebucadnetsar emporta à Babylone [héb; le-Bâbel] une partie des ustensiles de la maison de l'Éternel"; Darby

Esdras 2:1: " ceux que Nebucadnetsar, roi de Babylone, avait emmenés captifs à Babylone [héb; le-Bâbel] "; Segond (1910)

Esdras 5:12: " Il a démoli cette maison d'Elohîm et exilé le peuple à Babèl [héb; le-Bâbel]."; Chouraqui

Esdras 6:5: " les ustensiles du temple de Dieu (...) que Nabuchodonozor a enlevés du sanctuaire de Jérusalem et transportés à Babylone [héb; le-Bâbel] "; Bible du Rabbinat français, Z. Kahn

Isaïe 14:22: "  J'effacerai jusqu'au nom et à la trace de Babylone [héb; le-Bâbel] "; Maredsous

Jérémie 51:2: " 'J’enverrai contre Babylone' [héb; le-Bâbel] des étrangers pour la vanner "; Semeur

Jérémie 51:24: " et Je rendrai à Babylone [héb; le-Bâbel] et à tous les habitants de la Chaldée tout le mal qu'ils ont fait à Sion "; Fillion

Jérémie 51:49: " de même que par Babylone [héb; le-Bâbel] tombèrent des tués de la terre entière "; Jérusalem

Dans certains de ces passages (1 Ch. 9:1; 2 Ch. 36:7, Esd. 2:1; 5:12; 6:5; Is. 14:22), le terme Bâbel désigne la ville elle-même en tant que lieu . Ailleurs, le sens est parfois ambigu. Par exemple, la version de Chouraqui rend Jérémie 51:49: " A Babèl aussi, elles tombaient, les victimes de toute la terre!", alors que la TOB traduit: " Des victimes de la terre entière sont tombés pour Babylone ". Dans le premier cas, " Babèl " est considéré comme un lieu dans lequel l'action se déroule, alors que dans le deuxième, " Babylone " désigne la cause qui provoqua la mort des " victimes de la terre entière " (" pour ", "par ", ou "à cause de " Babylone).

Quand l'expression le-Bâbel est associée à un verbe de mouvement, elle se traduit naturellement par " à Babylone " (1 Ch. 9:1; 2 Ch. 36:7; Esdras 2:1; 5:12; 6:5), indiquant le lieu en direction duquel l'action se produit, ce que la Septante a rendu correctement par la construction 'eis babulôna'. Toutefois, quand le verbe n'implique pas de mouvement, les traductions divergent, comme c'est le cas en Jérémie 29:10. Dans ce passage, pour traduire l'expression le-Bâbel, la Septante emploie le datif babulôni [sans préposition] que L. C. L. Brenton a considéré comme un datif locatif, à savoir " à Babylone ". An English translation of The Septuagint . Il faut reconnaître, toutefois, que babulôni pourrait tout aussi bien se traduire comme un datif d'intérêt, " pour [ou en ce qui concerne] Babylone ". Mais, dans ce cas, cela ne signifierait pas pour autant que les 70 ans, dont il est question dans ce passage, s'identifient à la période de la domination babylonienne qui, selon la chronologie profane, s'étendrait de 609 à 539 av. n. ère. En effet, la Septante associe plutôt ces soixante-dix années à l'exil des Juifs à Babylone"Tout le pays deviendra une désolation; et ils serviront parmi les Gentils [grec: 'en tois ethnesin'] soixante-dix ans" (Jér. 25:11;  Brenton). Cette traduction, qui est loin d'être littérale, certes, reflète toutefois la compréhension que les Juifs avaient de cette prophétie à leur époque, laquelle s'était accomplie plusieurs siècles auparavant .

La Vulgate, quant à elle, a rendu le-Bâbel par 'in Babylone' que la version de Douay-Reims a traduit par " à Babylone ".

Ainsi, Jérémie 29:10, comme de nombreux autres passages, place le traducteur devant la nécessité d'opérer un choix, lequel ne dépend pas, comme on l'a vu, de l'hébreu dans lequel le prophète écrivit son livre. La  traduction devrait donc s'harmoniser avec ce qu'enseigne la Bible, dans son ensemble, à propos de cette période de soixante-dix années. Au sujet des Babyloniens, on lit en 2 Chroniques 36:19-21: " Ils incendièrent la Maison de Dieu, ils démolirent le rempart de Jérusalem, ils mirent le feu à tous ses palais et tous les objets précieux furent voués à la destruction. Puis il déporta à Babylone ceux que l'épée avait épargnés, pour qu'ils deviennent pour lui et ses fils des esclaves, jusqu'à l'avènement de la royauté des Perses. Ainsi fut accomplie la parole du SEIGNEUR transmise par la bouche de Jérémie: " Jusqu'à ce que le pays ait accompli ses sabbats, qu'il ait pratiqué le sabbat pendant tous ses jours de désolation*, pour un total de soixante-dix ans. " " – TOB. Cette période mentionnée par Jérémie (25:11,12 et 29:10) est donc associée à la désolation complète du pays de Juda qui s'acquitterait ainsi de " ses sabbats " conformément à la mise en garde que Dieu avait adressée, par le passé, à Israël en cas de désobéissance: " Mais si malgré cela vous ne m'écoutez pas et s'il faut que vous marchiez en opposition avec moi (...) je livrerai vos villes à l'épée et je désolerai vos sanctuaires (...) je désolerai le pays (...) je vous disperserai parmi les nations (...) votre pays devra devenir une désolation et vos villes deviendront des ruines désolées. A cette époque la terre s'acquittera de ses sabbats, tous les jours qu 'elle restera désolée, tandis que vous serez, vous, dans le pays de vos ennemis " (Lévitique 26:27-34; Traduction du monde nouveau). Les soixante-dix années dont parle Jérémie 29:10 correspondent donc à la période pendant laquelle les juifs furent exilés à Babylone, une fois leur pays complètement désolé¤. Cet intervalle de temps n'a pas pu donc débuté quelques années auparavant, quand l'empire Babylonien commença à exercer sa domination sur Juda (2 Rois 24:1).

Ce fait est également confirmé par l'historien juif Flavius Josèphe: " toute la judée et Jérusalem et le temple demeurèrent déserts pendant soixante-dix ans " – Antiquités Judaïques, livre X; chap. 9; section 7. Dans un autre de ses écrits, Josèphe rapporte également: " ce roi envoya contre l'Égypte et notre pays son fils Nabocodrosor avec une nombreuse armée, quand il apprit la révolte de ces peuples, les vainquit tous, brûla le temple de Jérusalem, emmena toute notre nation et la transporta à Babylone. Il arriva que la ville resta dépeuplée durant soixante-dix ans jusqu'au temps de Cyrus, premier roi de Perse ". – Contre Appion, livre I section 19. Enfin, dans la Guerre des Juifs, livre V; chap. 9; section 4, ce même historien associe la " servitude " des juifs à la période de déportation à Babylone: " Vous vous rappelez encore votre servitude à Babylone, où le peuple reste soixante-dix ans exilé et ne se souleva jamais pour la liberté jusqu'à ce que Cyrus la lui accordât pour remercier Dieu  " §

On comprenait aussi la prophétie de Jérémie de cette manière parmi les premiers chrétiens. Hippolyte de Rome écrivit: "Quand le peuple tout entier  fut transporté, et que la ville fut désolée et le sanctuaire détruit, que la parole du Seigneur a pu être accomplie, [parole] qu'il déclara par la bouche du prophète Jérémie disant "Le sanctuaire sera désolé soixante-dix ans" ...". Pareillement, Théophile d'Antioche écrit: "Le roi de Babylone, Nebuchadnezzar, vint en Judée, selon la prophétie de Jérémie. Il transféra le peuple des Juifs à Babylone, et détruisit le temple que Salomon avait construit. Et dans le banissement babylonien, le peuple passa 70 ans". - Théophile à Autolycus, livre III, chap. XXV. Enfin, Irénée de Lyon rapporte:"quand les Écritures eurent été détruites lors de la captivité du peuple sous Nabuchodonosor et qu'après soixante-dix ans les Juifs furent revenus dans leur pays, n'est-ce pas Dieu lui-même qui, par la suite, au temps d'Artaxerxès, roi des Perses, inspira Esdras, prêtre de la tribu de Lévi, pour rétablir de mémoire toutes les paroles des prophètes antérieurs et rendre au peuple la Loi donnée par Moïse ?" - Contre les Hérésies; livre III, 21,2. 

Eu égard à ce qui précède, il convenait donc de traduire, en Jérémie 29:10, l'expression le-Bâbel par " à Babylone ", comme l'a fait la Traduction du monde nouveau, ainsi que d'autres versions. Pour un examen détaillé de la chronologie biblique, on consultera  avec intérêt le site Recherches sur la chronologie biblique de l'époque des patriarches jusqu'à la chute de Babylone et sur la prophétie des soixante-dix semaines de Daniel  . Voir  également Jerusalem - 607 b.c.e. et  Setting the Record Straight


* On a prétendu que le terme " désolation " , dans ce passage, se rapportait à une période qui avait débuté avant la destruction de Jérusalem par les babyloniens. Pourtant, le verbe hébreu shâmêm ( שׁמם ) emporte l'idée fondamentale d'une désolation complète (Lév. 26:31-34; Is. 33:8; 49:8,19; 54:3; 61:4; Jér. 10:25; Ez. 33:28; 36:4; Dan. 9:18,26; Am. 7:9 etc...). Par exemple, Ézékiel 33:28 se lit ainsi: " Je ferai bel et bien du pays une solitude désolée [héb. Shemâmâh ; nom dérivé de shâmêm], oui une désolation, et vraiment l’orgueil de sa force cessera et les montagnes d’Israël seront désolées [shâmmu; du verbe shâmêm ], sans personne qui passe ".

Quelques versets auparavant (Ez. 33:24,27), c'est un autre terme, chorbâh, qui est traduit par " ruines " (TOB). Il peut désigner, parfois, comme c'est le cas ici, un lieu " dévasté " où résident néanmoins certaines personnes. Le contexte nous apprend que ces " habitants " étaient les " petites gens " que Nebouzaradân, chef de la garde personnelle de Neboukadnetsar, avait laissées, en partie, dans le pays de Juda après la destruction de Jérusalem (2 Rois 25:12,22; Ez. 33:21), alors que la population dans sa majorité était déportée à Babylone. Cependant, chorbâh est souvent employé pour désigner une désolation complète (Lév. 26:31,33; Is. 49:19; 51:3; Ez. 38:12; voir The New Brown-Driver-Briggs-Gesenius Hebrew-English Lexicon p. 352). C'est la raison pour laquelle Jérémie utilise ce terme pour décrire Juda à l'époque où Neboukadnetsar viderait le pays de ses habitants: " Oui, tout ce pays deviendra un lieu dévasté [héb. chorbâh] , un objet de stupéfaction" (Jér. 25:11 - voir également les versets 9 et 18). Cette prophétie  n'allait pas s'accomplir avant que Neboukadnetsar  ne vienne contre le pays de Juda pour le 'vouer à la destruction' (Jér. 25:9), ce qui se produisit après que Babylone ait commencé à exercer sa domination sur  la Palestine, ainsi que sur  les nations voisines (Jér. 27:6-8, 11-13). Juda est ainsi devenu un "lieu dévasté" à l'époque où Jérusalem et son temple furent détruits, et où ses habitants furent emmenés captifs à Babylone (2 Chroniques 36:17-21; 2 Rois 25:1-11). Il n'est donc pas étonnant que Jérémie emploie le mot 'chorbâh' pour désigner le pays de Juda  tel qu'il était devenu après que Jérusalem et son temple eurent été détruits : "Ainsi parle Yahvé Sabaot, le Dieu d'Israël. Vous avez vu tout le malheur que j'ai amené sur Jérusalem et sur toutes les villes de Juda: les voilà en ruines [héb. 'chârªbâh' du mot 'chorbâh'] aujourd'hui, et sans habitants (...) ma fureur et ma colère se sont déversées, elles ont embrasé les villes de Juda et les rues de Jérusalem, qui furent réduites en ruines [héb. 'chârªbâh' ] et en solitudes, comme c'est le cas aujourd'hui" - Jérémie 44:2,6; Jérusalem. (voir également Jér. 44:22). Si Juda était déjà "chorbâh"  à l'époque de Yehoïaqim, les paroles précédentes n'auraient aucun sens. En effet, Jérusalem, ainsi que toutes les villes de Juda, ne sont devenues des ruines ['chârªbâh' ] qu'après avoir été l'objet de la "fureur" et de la "colère" divine, ce qui se produisit lors de la destruction de Jérusalem  ainsi que des évènements qui suivirent, comme Jérémie venait de le rapporter des chapitres 39 à 43. On comprend donc pourquoi cette question fut soulevée à propos de Jérusalem plusieurs années avant sa destruction: "Pourquoi cette ville deviendrait-elle une ruine [ héb. 'chârªbâh'] ?"- Jérémie 27:1,17.

¤ On a cité les passages de Zacharie 1:12 et 7:5 pour soutenir l'idée que les soixante-dix ans annoncés par le prophète Jérémie avaient débuté en 587 av. n. ère, date de la destruction de Jérusalem par les babyloniens selon la chronologie profane. On lit:   "Alors l'ange de Yahvé prit la parole et dit: "Yahvé Sabaot, jusques à quand tarderas-tu à prendre en pitié Jérusalem et les villes de Juda auxquelles tu as fait sentir ta colère depuis soixante-dix ans?" - Zac. 1:12; Bible de Jérusalem. L'expression "depuis soixante-dix ans" suggère que cette période était encore en cours lorsque ces paroles parvinrent à Zacharie. Toutefois, la préposition "depuis" ne figure pas dans le texte hébreu. L'expression 'ze shboim shne'  [זֶה שִׁבְעִים שָׁנָה] rencontrée dans ce passage se traduit littéralement "ces soixante dix ans" (voir les traductions  suivantes: A Hebrew - English Bible according to the Masoretic Text and the JPS 1917 Edition;  Literal Translation of the HOLY BIBLE , Jay P. Green Sr, Concordant Hebrew-English Sublinear, Menno Haaijman) . Même si la traduction ""depuis soixante-dix ans" est possible, elle ne semble pas s'accorder avec le contexte littéraire ni la grammaire.

Zacharie avait reçu cette parole en la deuxième année de Darius, c'est à dire en 519 av. n. ère (Zach. 1:7). Si Jérusalem avait été détruite en 587 av. n. ère, comme l'affirme la chronologie profane, soixante-dix années entières n'auraient pas pu alors s'écouler entre cette date et le moment où Zacharie reçut la parole de l'ange, la "deuxième année de Darius". Par ailleurs, Zacharie 1:12 parle de la "colère", ou "indignation", que Dieu avait manifestée à l'encontre de Jérusalem et des villes de Juda pendant soixante-dix ans. Or, tout porte à croire qu'à l'époque de Zacharie, cette "colère" avait cessé depuis plusieurs années . Rappelant l'attitude des juifs qui avaient connu l'exil babylonien, le prophète rapporte: "Yahvé s'est grandement irrité contre vos pères. Tu leur diras: Ainsi parle Yahvé Sabaot. Revenez à moi - oracle de Yahvé Sabaot - et je reviendrai vers vous , dit Yahvé Sabaot. Ne soyez pas comme vos pères à qui les prophètes du passé lancèrent cet appel: Ainsi parle Yahvé Sabaot. Revenez donc de vos voies mauvaises  et de vos actions mauvaises. Mais eux n'écoutèrent pas et ne me prêtèrent pas attention (...) Mais mes ordres et mes décrets, ceux que j'avais donnés à mes serviteurs les prophètes, n'ont-ils pas atteint vos pères? Alors ils se sont convertis et ont dit: "Yahvé Sabaot nous a traités comme il avait résolu de le faire, selon nos voies et nos actions" - Zacharie 1:2-6; Jérusalem (c'est moi qui souligne). Les juifs de  l'époque de Zacharie étaient donc invités à ne pas imiter l'attitude de leurs "pères", leurs ancêtres qui avaient connu la "colère" de Dieu lorsque Jérusalem fut  détruite, et lorsqu'ils furent déportés à Babylone. L'indignation de Dieu appartenait au passé, et servirait d'avertissement aux juifs qui , à présent, devaient "revenir à  Yahvé" en s'activant dans l'achèvement de la reconstruction du temple. Ils ne devaient pas reproduire l'attitude mauvaise de leurs "pères" s'ils ne voulaient pas voir à nouveau la "colère" de Dieu s'abattre sur son peuple, colère qui avait cessé lorsque les juifs revinrent dans leur pays en 537 av. notre ère, une vingtaine d'années auparavant. C'est pourquoi la traduction "Jérusalem et les villes de Juda auxquelles tu as fait sentir ta colère depuis soixante-dix ans" ne reflète pas les sentiments que Dieu avait à l'égard des juifs, à l'époque du prophète Zacharie. Aggée 2:1-5 montre qu'à ce moment-là, Dieu était 'avec son peuple', son esprit 'demeurant au milieu de lui', afin de l'aider à parachever la reconstruction du temple. Toutefois, les juifs devaient corriger leurs manières d'agir. Au lieu d'accorder la priorité à la reconstruction du temple, ils préféraient vaquer à leurs affaires personnelles (Aggée 1:4,9). En matière de culte, leurs offrandes étaient "impures" (Aggée 2:10-14). On comprend donc pourquoi l'ange qui s'adresse à Zacharie soulève cette question: "Yahvé Sabaot, jusques à quand tarderas-tu à prendre en pitié Jérusalem et les villes de Juda (...)?" . En réalité, la "pitié", ou la "miséricorde" de Dieu  ne se manifesterait à l'égard de son peuple que lorsque celui-ci changerait d'attitude et se remettrait à l'ouvrage pour reconstruire le temple. Bien que la "colère" de Dieu appartenait au passé, ayant cessé depuis des années, Dieu ne faisait toujours pas "miséricorde" à son peuple à l'époque où Zacharie reçut ces paroles.

Cette explication s'accorde avec la grammaire. En hébreu, la notion de temps n'existe pas. L'action est seulement perçue sous deux aspects. L'accompli, ou parfait, dénote une action qui est considérée comme achevée. L'inaccompli, ou imparfait, évoque une action en cours d'accomplissement, inachevée. Le verbe
זעם (zâ‛am= "avoir de l'indignation", "être en colère") employé en Zacharie 1:12 est à l'accompli , ce qui suggère que l'indignation que  Dieu avait manifestée à l'encontre de son peuple est considérée comme achevée, et non en cours d'accomplissement. Si donc Zacharie reçoit cette parole dans la deuxième année de Darius (519 av. n. ère) et que les soixante-dix ans en question n'étaient pas terminés depuis la destruction de Jérusalem et de son temple, le verbe זעם (zâ‛am)  aurait dû se trouver à l'inaccompli, indiquant une action en cours ("avoir de l'indignation depuis ..."). Or ce n'est pas le cas, le verbe est à l'accompli ou parfait , montrant que l'indignation que Dieu avait eue pour son peuple appartenait au passé, à cette période de soixante-dix ans achevée depuis des années. En revanche, le verbe' râcham' ("avoir de la compassion, de la pitié, de la miséricorde") qui apparaît dans le même verset  est à l'inaccompli, montrant le caractère inachevé de l'action en cours. En effet, comme le dit l'ange: "Yahvé Sabaot, jusques à quand tarderas-tu à prendre en pitié Jérusalem et les villes de Juda (...)?". La "compassion" ou la "pitié" de Dieu ne se manifesterait pas à l'égard des juifs tant que ceux-ci ne changeraient pas d'attitude, comme cela est expliqué plus haut.

Ainsi, eu égard à ce qui précède, il convient de rendre Zacharie 1:12 de manière à ne pas suggérer que les soixante-dix ans, dont il est question ici, étaient toujours en cours. L' expression similaire que l'on trouve en Zacharie 7:5 se réfère logiquement à la même période, et devrait également se traduire littéralement sans l'adjonction de la préposition "depuis".

§ Flavius Josèphe explique à d'autres reprises que les soixante-dix années correspondent  à la durée de la captivité babylonienne qui s'écoule entre la destruction de Jérusalem et de son temple, et le retour des Juifs dans leur pays - Voir  Antiquités Judaïques , livre XI,chap. I,1, livre XX, chap. X.